MUHAMMED SAWS

MUHAMMED SAWS, Dieu le bA�nisse et le sauve !

On comprendra que dans un traitA� de thA�ologie de la��Islam, la vie de son ProphA?te soit A�tudiA�e avec plus de dA�tails que les ProphA?tes dont se rA�clament les autres religions.

On comprendra aussi que sa noble figure nimbA�e de lumiA?re, sa haute silhouette da��apA?tre de la��humanitA� tout entiA?re, dans le temps et la��espace, la place privilA�giA�e qua��il occupe a�� Dieu le bA�nisse et le sauve -dans le cA�ur des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes, des riches et des pauvres de sa communautA� (a��uninia), quelle que soit leur race, en quelque lieu de la terre oA? ils vivent, ne peuvent A?tre mises en relief qua��en fonction du milieu gA�ographique, historique et culturel oA? il naquit.

Nous aurons donc, A� examiner, dans ce qui va suivre a�� a��in shA?a��a Allah a�� le milieu qui le vA�t naA�tre et oA? il eut A� accomplir sa mission. Pour complA�ter autant que possible le sommaire biographique que nous lui consacrons, il nous paraA�t utile de faire A�tat des tA�moignages portA�s sur lui par quelques grands penseurs europA�ens.

1. Le milieu qui le vit naA�tre

Le ProphA?te de la��IslA?m a�� Dieu le bA�nisse et le sauve a�� est nA� dans le dernier tiers du VIe siA?cle aprA?s J.-C., A� La Mekke , en Arabie. La��aire gA�ographique oA? il dut lutter pour le triomphe du Message (Coran) dont il A�tait chargA� et le moment historique au cours duquel il proclama la��IslA?m ne pouvaient, de toute A�vidence, manquer da��avoir des incidences notables sur sa vie et son apostolat. AssurA�ment le choix divin dont il fut la��objet est sans rapport avec le milieu naturel et humain qui fut le sien. Cependant le Coran et la Tradition relatent des faits aussi nombreux que complexes qui ne peuvent A?tre compris qua��A� la lumiA?re da��une connaissance sA�rieuse du passA� de cette partie du monde, des facteurs ethniques, moraux, sociaux, religieux, culturels et des antA�cA�dents sociologiques qui pesA?rent sur sa destinA�e. Aussi importe-t-il de jeter un coup da��A�il rapide, sur la gA�ographie et la��histoire de la��Arabie prA�-islamique pour mieux connaA�tre et juger A� bon escient les efforts que le ProphA?te dut dA�ployer et les rA�sultats auxquels, Dieu aidant, il finit par parvenir, dans la��accomplissement de sa haute mission.

PassA� obscur, en vA�ritA�, qui dA�route, dA?s la��abord, le chercheur par sa complexitA� et la��indigence des travaux qui lui ont A�tA� consacrA�s. Les donnA�es de la tradition orale, les tA�moignages que la langue et la littA�rature anciennes fournissent, les rA�sultats des fouilles archA�ologiques entreprises relativement depuis peu dans le Sud de la��Arabie, de part et da��autre de la vallA�e du Tigre et de celle de la��Euphrate, et enfin en Syrie Palestine, ne sont ni assez nombreux, ni cohA�rents, ni parfaitement interprA�tA�s pour permettre de retracer depuis ses dA�buts la��histoire da��un des plus vieux peuples du monde, histoire qui couvre prA?s de trois mille ans dans le temps et prA?s de trois millions de km2 dans la��espace. Da��oA? la difficultA� de mettre en relief les facteurs qui ont prA�sidA� A� son destin prA�-islamique, de souligner les secousses gA�nA�rales ou sporadiques successives ou concomitantes qui ont forgA� sa mentalitA�, marquA� ses mA�urs, ses institutions, ses mythes, et enfin da��essayer da��indiquer le degrA� auquel il A�tait parvenu dans le domaine du savoir, de la sensibilitA� et de la��art, avant son islamisation.

Il ne saurait A?tre question, bien entendu, de retracer ici cette histoire dans toute son ampleur ; ce na��est pas notre sujet. Il nous paraA�t, nA�anmoins utile de dA�gager les traits gA�ographiques du berceau de la��IslA?m et de souligner les A�tapes de son histoire, pour mieux connaA�tre la vie da��un homme qui devait en bouleverser le destin.

a) Cadre gA�ographique et ambiance sociologique

La��histoire de la��Arabie ancienne que ses habitants appellent non sans raison A�A�1a��Ile des ArabesA�A� est dominA�e plus que celle 4e tout autre pays par sa configuration gA�ographique. Dans le devenir de ces pseudo insulaires, les facteurs gA�ographiques ont jouA� un rA?le primordial, plus dA�terminant que les virtualitA�s de la race ou la��influence de la��environnement historique. Plateau massif, inclinA� da��Ouest en Est, la��Arabie sa��apparente gA�ologiquement A� la��Afrique, A� la��Inde, A� la��Australie avec lesquelles elle formait un continent axA� sur la��A�quateur.

La rA�gion cA?tiA?re da��OmA?n est de la mA?me formation que la��Iran et la��Inde dont elle a A�tA� sA�parA�e durant la��A?re secondaire (pA�riode jurassique), et ca��est au cours de la��A?re tertiaire qua��elle sa��est dA�tachA�e de la��Afrique dont elle demeure sA�parA�e par la Mer de QulzA�m, appelA�e A� une A�poque plus rA�cente, par rA�fA�rence aux sources grecques, Mer Rouge.

La partie occidentale de cette immense auge dA�passant par sa surface le quart de la��Europe est formA�e par une zone de plaines et de plateaux (TihA?ma, HijA?z), de vastes A�tendues de lave (Harra) que surplombe une chaA�ne de montagnes atteignant jusqua��A� trois mille huit cents mA?tres au Jabal Shua��ayb (au sud de Sana��A?a��, capitale du YA�men), prolongA�e vers le nord par des monts dA�nudA�s, grisA?tres, brA�lA�s par le soleil, sans grA?ce (a��AsA�r, SarA?t, a��Aja, ShammA?r, etc.).

Les zone cA?tiA?res du YA�men, du Hadramawt, da��OmA?n au sud, la bordure sablonneuse du Golf arabo-persique A� la��est, les vastes plaines fertilisA�es par le Tigre et la��Euphrate, la plaque calcaire syro-palestinienne en forme les trois autres dimensions. A la��intA�rieur des plateaux recouverts da��une couche de grA?s (Najd) et da��immenses A�tendues de sable quasi infranchissables comme ar-RubA�a��-l-KhA?lA� (le quart vide) est le pays par excellence des dunes vertigineuses (al-ahqA?f) dont la��A?pretA� est A�voquA�e dans le Coran. Pas de massifs centraux en Arabie pouvant modifier par la��altitude les consA�quences de la latitude. Les dA�serts y succA?dent aux dA�serts et la��influence du climat na��est contrariA�e par aucun autre A�lA�ment gA�ographique. Les effets bienfaisants de la mer sa��arrA?tent aux bords immA�diats des cA?tes. CA?tes on ne peut plus inhospitaliA?res, plates partout et partout encombrA�es de bancs de sable, toutes en lignes droites ou en courbes A� grands rayons, pauvres en baies, en caps, en A�les. Nulle part on ne rencontre une indentation propice A� la crA�ation da��un port naturel. La mer y exerce une action diffA�rente de son influence habituelle.

Au lieu de favoriser comme en GrA?ce, en Italie, en Grande-Bretagne, en SuA?de ou au Japon les entreprises hardies et les A�changes avec da��autres peuples, elle empA?che au contraire de sortir du pays ou da��y entrer et condamne par lA� mA?me la��Arabie A� vivre repliA�e sur elle-mA?me derriA?re ses cA?tes rectangulaires. Cet isolement na��est malheureusement pas corrigA� par la��influence des fleuves Si favorable A� la naissance des civilisations. La plupart des veines da��eau qui serpentent A� la��intA�rieur de la��Arabie ne sont que des oueds qui ne mA�ritent ni le nom de vallA�e, ni le nom de riviA?re ; leur importance sur le plan de la civilisation a A�tA� en tout temps quasiment nulle.

Les quelques cours da��eau dont les moins nA�gligeables sont les WA?di SirhA?n, Rumma, DawA?sir, Sahba, Hadramawt ont leur lit sec da��ordinaire et se transforment en torrents impA�tueux emportant tout sur leur passage quand il pleut, ce qui est rare en Arabie. La vA�gA�tation rabougrie, terne, triste A� laquelle ils donnent naissance sur de vastes A�tendues est insignifiante. Nulle part ces oueds ne sa��offrent comme voies commodes de pA�nA�tration ou da��expansion, mA?me pour les caravanes. On ne peut mA?me pas dire qua��ils aient intA�ressA� outre mesure les tribus dont ils traversaient les zones de nomadisme et A� aucun moment de la��histoire de la��Arabie, ils na��ont pu servir da��axes autour desquels pouvaient sa��agglutiner des groupements humains, ou de foyers assez puissants pour susciter de grands A�vA�nements.

La��histoire de la��Arabie avant la��IslA?m sera donc, comme sa littA�rature et son folklore, une histoire terrienne et la civilisation des Arabes paA?ens sera conditionnA�e non par des mouvements fluviaux ou maritimes, mais uniquement par le climat qui y a figA� la vie A�conomique du pays et dA�terminA� ses fluctuations et la volontA� de ses habitants. Ca��est la��histoire da��un grand dA�sert.

La��Arabe fut donc, avant la��IslA?m, durant des millA�naires, la��homme des grands dA�serts. Si la vie de la��antique Arabie cA?tiA?re apparaA�t en effet en rapports assez frA�quents avec les empires environnants (Ethiopie, Egypte, PhA�nicie, Sumer, Perse, Inde, GrA?ce, Rome, Byzance), il na��en demeure pas moins vrai qua��A� la��intA�rieur du pays elle dA�pend uniquement de la mA�tA�orologie. Les grandes divisions de la��histoire de la vieille pA�ninsule sont marquA�es indA�niablement non par la marche du temps, mais par les zones climatiques et vA�gA�tales. Au voisinage des oueds, des puits et des quelques rares sources existantes, un certain urbanisme a pu exceptionnellement se dA�velopper en des oasis da��une fA�conditA� relative Khaybar, Yathrib, ancien nom de MA�dine, Tayma, Taif, NajrA?n, Sana��A?a��. Mais en dehors de ces centres de vie, les dA�serts du nord et du centre na��ont offert qua��une maigre subsistance aux nomades et A� leurs troupeaux. Le sud de la��Arabie pourtant est A� mettre A� part. Le YA�men et le Hadramawt, grA?ce aux moussons et aux techniques da��endiguement et da��irrigation (rayy) furent des rA�gions de cultures maraA�chA?res, da��horticulture, de cA�rA�aliculture et da��arboriculture.

Ces oasis et ces rA�gions irriguA�es ont quelque peu attA�nuA� A�A� et lA� les rudesses climatiques, favorisA� la naissance et le dA�veloppement da��un sA�dentarisme limitA�, sans pour autant influer sur la marche de la��histoire. Elles ont, nA�anmoins, exercA� une certaine attirance sur les tribus nomades environnantes au point de former quelques rudiments da��unitA� politique sans frontiA?res prA�cises. Ces agrA�gats de tribus dont les tentes A�taient dressA�es les unes au voisinage des autres, formaient de petites agglomA�rations mouvantes qui organisaient pour des motifs parfois futiles des raids (razzia> meurtriers contre leurs voisins pour les piller, saccager leurs domaines, sa��emparer de leurs troupeaux, asservir leurs femmes et leurs enfants, faisant rA�gner sur toute la��A�tendue de la��Arabie une insA�curitA� endA�mique. Ces formations tribales A�taient mues non par un idA�al politique, un sentiment national, une idA�e morale, mais uniquement par la��esprit de rapine (nahb, ghanima) et de vendetta (thA?r). Aussi leur existence, pA�nible en elle-mA?me, A�tait elle marquA�e du signe de la��instabilitA� et de la��incohA�rence. De ce fait, la��histoire des Arabes paA?ens apparaA�t, surtout dans le centre et le nord, comme une histoire de razzias, de lutte pour les zones de pacage et da��oasis.

Pour toutes ces raisons, les anciens groupements arabes, le YA�men exceptA�, na��ont trouvA� ni le temps, ni la��occasion de sa��interpA�nA�trer pour se sentir solidaires et forger une nation dans le sens oA? nous entendons ce mot. MalgrA� leur individualitA� ethnique ils ont, durant des millA�naires avant la��IslA?m, vA�cu dans la dA�fiance sur une terre ingrate, campA�s plutA?t qua��installA�s, considA�rant comme ennemi quiconque na��A�tait pas de leur clan ou solidaire de leurs intA�rA?ts.

Mais A� cA?tA� des facteurs gA�ographiques, les facteurs ethnographiques et sociologiques sont A�galement A� prendre en considA�ration. Les habitants de la��Arabie appartiennent A� un groupe humain ethniquement bien connu : la race SA�mitA�que caractA�risA�e par sa brachicA�phalie, un visage droit, un nez aquilin et une taille moyenne et svelte. Ca��est une variA�tA� de type humain qui fut assez rA�pandue A� la��aube de la��histoire dans le YA�men et qui a dA� sous la pression da��un cyclone dA�sastreux ou da��une sA�cheresse particuliA?rement persistante A�migrer, A� diverses A�poques, vers le nord pour former des communautA�s qui ont fait parler da��elles : Babyloniens en MA�sopotamie, CananA�ens, AmalA�cites, AramA�ens, HA�breux, en Syrie et en PhA�nicie.

Tout au long de leur histoire ces groupements sA�mitiques ont formA� des agrA�gats de tribus de fondement agnatique et de rA�gime da��abord matriarcal, puis patriarcal. Chaque tribu fondait sa cohA�sion non sur un totem, mais sur le sang. Le sentiment de solidaritA� ou esprit tribal (a��as abiyya) selon le terme mA?me du gA�nial historien Ibn KhaldA�n supposait chez eux la��appartenance A� un mA?me ancA?tre A�ponyme. Ca��est lA� une donnA�e sociologique sans laquelle la��histoire de la��Arabie ancienne n apparaA�trait que comme une suite de faits incomprA�hensibles et de moments contradictoires. Durant des millA�naires, cette a��as abiyya fut pour les Arabes paA?ens la base da��une morphologie sociale dans laquelle la tribu offrait la��image da��un A�tat originel. Au nord comme au centre et au sud de la��Arabie, et tout au long de leur histoire, les groupements arabes ont A�tA� profondA�ment marquA�s par cette conception. Leur organisation, leurs coutumes, leurs mA�urs, leurs tribulations en ont partiellement dA�pendu. Les uns se sont fixA�s au voisinage de points da��eau, dans un milieu relativement favorable et ont crA�A� parfois des villages ou mA?me des citA�s. Les autres, plus inquiets ou moins ingA�nieux ont continuA� leur existence nomade.

A la veille de la��IslA?m, la sociA�tA� arabe paA?enne apparaA�t comme une mosaA?que de tribus fortement organisA�es, alliA�es ou ennemies, sA�parA�es non par la race, la langue ou la religion, mais par le mode de vie, des vieilles querelles et la��hA�tA�rogA�nA�itA� des traditions. Chaque tribu comprenait tous ceux qui se prA�tendaient descendre da��un ancA?tre commun. Sa force A�tait fondA�e sur la densitA� des hommes valides, aptes au combat. Elle pouvait A�galement sa��agrandir da��A�lA�ments A�trangers venus individuellement ou par petits groupes sa��intA�grer A� elle, qua��elle tolA�rait da��abord comme simple bA�nA�ficiaires du droit de voisinage et qua��elle incorporait ensuite aprA?s quelques gA�nA�rations, avec tous les droits reconnus A� la parentA� Sanguine.

La tribu, dont les membres avaient les mA?mes droits et les mA?mes obligations, tolA�rait A� sa tA?te un sayyid (chef) qui symbolisait la��embryon da��une autoritA� essentiellement morale et librement reconnue par les notables de la tribu. La siyyada na��A�tait pas hA�rA�ditaire, en principe, mais pratiquement elle A�tait transmissible de pA?re en fils. Un sayyid ne pouvait A?tre reconnu comme tel que sa��il sa��imposait aux membres de sa tribu par sa lignA�e gA�nA�alogique (nasab), ses qualitA�s morales (makA?rim) et sa position sociale (hasab). La��autoritA� qui lui A�tait reconnue ne lui confA�rait ni privilA?ge, ni droit spA�cial. Cependant, dans les dA�libA�rations importantes, son avis A�tait prA�pondA�rant. Il avait la charge de maintenir la bonne entente au sein de sa tribu, de veiller par le jeu des alliances (hilf) sur sa sA�curitA�, de rA�gler les litiges entre ses contribules, de faire respecter au profit des siens leurs zones de pacage et de dA�placement, de prA�venir toute attaque ennemie et da��organiser en cas de besoin des raids de vengeance ou de pillage. Son dA�vouement A� la cause de la tribu devait sa��affirmer en toute circonstance. Les Arabes paA?ens voyaient dans leur sayyid, beaucoup plus un commis qua��un chef vA�ritable et disaient expressA�ment : Sayyidu-l-qawmi khadA�muhunA� (le chef du peuple est son valet).

Un autre personnage qui joue pour la tribu un rA?le important est le poA?te (shA?a��ir), rA?le sur lequel nous reviendrons plus loin. Dans la vieille Arabie, la vA�ritable cellule sociale est non pas la famille, mais la tribu ou le clan. La famille en est une simple A�manation, une organisation secondaire. Le pater familias exerce sur les membres de sa famille une autoritA� absolue, sur ses enfants, sur ses femmes a�� on cite le cas de certains chefs de famille qui avaient plus de dix A�pouses -a�� sur ses esclaves. Il avait sur eux un droit de vie et de mort que nul ne pouvait contester. Dans certaines tribus un pA?re pouvait enterrer ou faire enterrer sa fille en bas A?ge, pour prA�venir tout dA�shonneur, ou supprimer une bouche inutile en cas de disette 2 Et par disette, il faut entendre avant tout une aggravation da��une sous-alimentation aussi chronique que gA�nA�rale. La��Arabe en effet, vivait de peu. Sa nourriture A�tait A� base de lait, de viande fraA�che ou dA�shydratA�e et conservA�e, de dattes, da��herbes comestibles.

Les mariages exogamiques A�taient exceptionnels ; ca��est parmi les filles de sa tribu qua��un homme doit choisir, moyennant une dot (mahr) une ou plusieurs femmes, et un dicton enseigne : A�A� A�pouse ta cousine mA?me Si elle est laide, et cultive ton champ mA?me sa��il est stA�rile A�A�. Selon plusieurs tA�moignages dont celui de Strabon, plusieurs formes de mariages A�taient pratiquA�es dans la��antique Arabie : polygamie, polyandrie, mariages temporaires. Dans certaines tribus, il A�tait loisible A� un homme qui partait en voyage de A�A�louer A�A� sa femme durant son absence, A� un ami ou A� un parent A�loignA�, comme il A�tait admis qua��un mari pA�t confier quelque temps A� un homme rA�putA� pour ses qualitA�s physiques et morales, sa femme, dans la��espoir da��avoir un enfant de lui. Les A�changes da��A�pouses pour un temps limitA� entre amis et connaissances A�taient A�galement tolA�rA�es. Le divorce consistait en une simple rA�pudiation dont la femme pouvait aussi bien user que la��homme. Lorsqua��une femme voulait rA�pudier son mari, il lui suffisait de montrer publiquement sa nuditA� en sa prA�sence ou de profiter de son absence pour changer la��orientation de sa tente et la��A�poux ne pouvait plus, alors, y entrer sans tomber dans le dA�shonneur. Lorsqua��un homme voulait rA�pudier irrA�vocablement sa femme, il prononA�ait la formule : A�A� Tu es aussi illicite pour moi que le dos de ma mA?re A�

La contrainte paternelle (jabr) dans les unions conjugales na��A�tait pas une rA?gle absolue. Il A�tait permis aux femmes de choisir elles-mA?mes leur A�poux et de sa��en dA�barrasser en cas de conflit ou de dA�goA�t. On cite le cas da��une certaine Salma bint a��Amr qui se maria une vingtaine de fois, choisissant elle-mA?me son conjoint et le rA�pudiant quand il lui dA�plaisait. Elles A�taient libres da��aimer qui elles voulaient, de faire commerce de leur chair en signalant A� la��attention des amateurs ou des passants, leurs tentes ou leurs boutiques par des drapeaux SpA�ciaux (rayA?t).

Les femmes na��avaient aucune vocation successorale 4. En cas de dA�cA?s du pater familias, elles A�taient considA�rA�es non pas comme des hA�ritiA?res, mais A�taient hA�ritA�es elles-mA?mes au mA?me titre que tout ce qui constituait le patrimoine du dA�funt. La coutume faisait du fils aA�nA� de celui-ci la��hA�ritier des A�pouses de son pA?re et A� dA�faut les frA?res du dA�funt.

De telles coutumes na��A�taient cependant pas gA�nA�rales et dans beaucoup de tribus les femmes jouaient un rA?le A�ducatif social et parfois politique non nA�gligeable. La femme est pour un mari le symbole mA?me de son honneur. Le terme hurma sous lequel une A�pouse est dA�signA�e signifie A�tymologiquement honorabilitA�, sacrA�e. Elles participaient aux grandes batailles pour stimuler la��A�nergie des guerriers, contrA?ler leur courage, donner A� boire aux combattants, soigner les blessA�s, enterrer les morts. On cite A� cet A�gard parmi les plus cA�lA?bres dispensatrices de vaillance a��Umm a��Imara bint Kaa��b, a��Umm HakA�m bint-l-Harith et la poA�tesse al-KhansA? qui accompagnait ses fils pour soutenir leur ardeur au combat, lequel chez les Arabes comprenait trois phases : les joutes poA�tiques suivies de duels, avant la mA?lA�e gA�nA�rale. Elles participaient A�galement A� da��autres activitA�s intellectuelles ou artistiques. On cite parmi les femmes mA�decins, Zaynab-t-TabA�ba, parmi les femmes A�loquentes la voyante ZarqA? bint-l-Khass et Juma��a bint Habis.

On peut affirmer, sans risque da��A?tre contredit, que chez aucun peuple les femmes na��eurent autant da��influence que chez les Arabes, sur la poA�sie et nous aurons A� revenir sur cet aspect de leur civilisation dans ce qui va suivre.

Les Arabes paA?ens avaient un idA�al de la beautA� fA�minine : la femme parfaite ne devait A?tre ni grosse, ni maigre. Elle devait avoir une chevelure longue et abondante, une taille moyenne et des dents aussi belles que des perles. Leur prA�fA�rence na��allait ni aux blondes, ni aux brunes, mais A� celles de teint ivoire, dont les grands yeux noirs 5 A�A� produisaient sur la��esprit le mA?me effet que le vinA�A�, (a��Imru-l-Qays) et dont le cou et la��allure rappellent la gazelle blanche des grandes dunes (rA�m).

La��individu au sein de la famille et la famille au sein de la tribu A�taient absorbA�s par la collectivitA� qui primait tout et demeurait fidA?le A� elle-mA?me et A� ses traditions A� travers les siA?cles et les espaces de parcours. De ce fait la��Arabe paA?en ne parvenait guA?re A� la notion da��individu distinct du groupe : la��instinct inventif, la spontanA�itA� crA�atrice, la��A�lan initiateur Si caractA�ristiques chez les espA?ces humaines, A�taient A�touffA�s brisA�s chez la��Arabe paA?en par la pesA�e de la tribu. Son histoire est donc celle da��un homme figA� sociologiquement parlant, sauf lorsque les circonstances lui imposaient des changements relatifs au sein de son clan essentiellement xA�nophobe, rA�fractaire aux influences extA�rieures, aux innovations (qui, le cas A�chA�ant, exaltaient ses instincts primitifs). Aussi, la��individu A�tait-il A�touffA� au sein du groupe, incapable de se mA�tamorphoser par une A�volution intA�rieure ou le perfectionnement de ses techniques agricoles, pastorales ou artisanales.

SubordonnA� passivement et durant des millA�naires aux impA�ratifs complexes de son groupe, la��Arabe paA?en A�tait en raison mA?me da��une longue socialisation de sa pensA�e, enserrA� en des coutumes et des mA�urs immuables qui institutionnalisaient en quelque sorte son psychisme et dictaient ses faits et gestes.

La��une des coutumes les plus anciennes qui sa��observaient chez les Arabes, A�tait la vendetta ou poursuite du droit privA� qui par le jeu des coutumes devenait un droit tribal. La tribu A�tait tenue de protA�ger chacun de ses membres dans sa personne, ses biens (kasb) et son honneur (a��ird). La victime da��un meurtre devait A?tre vengA�e par sa tribu sous peine pour celle-ci da��A?tre A� jamais dA�considA�rA�e, mA�prisA�e et de crA�er un prA�cA�dent dangereux pour son existence mA?me. Elle A�tait solidairement responsable de tout meurtre commis par la��un de ses membres et chacun de ces derniers devait rA�pondre da��un meurtre commis par lui-mA?me ou par la��un de ses contribules. Les mobiles du meurtre y compris la lA�gitime dA�fense et la��identitA� du meurtrier importaient peu. La loi de la vengeance ne limitait pas la sanction A� la��unique agresseur, mais la��A�tendait A� toute la tribu et transformait ainsi le meurtre en une affaire da��honneur A� rA�gler entre collectivitA�s, soit par la livraison et la mise A� mort du coupable, soit par un dA�dommagement matA�riel ou rachat du sang (diya) attribuable aux ayants droit, supportA� par le meurtrier lui-mA?me ou, en cas de carence, par sa tribu, soit enfin par une guerre da��extermination.

Les conflits moins graves entre individus ou tribus A�taient soumis A� la��arbitrage da��une homme auquel la commune renommA�e reconnaissait une impartialitA� fondA�e sur une grande expA�rience, une sagacitA� A�prouvA�e et une maA�trise dans la��art divinatoire. Cet arbitre (hakam) qui A�tait A�galement un devin (kA?hin) A�tait choisi da��un commun accord par les parties qui se rendaient chez lui, pour lui exposer leur litige. Lorsque le hakam, aprA?s A�tude de la��affaire et rA�flexion, prononA�ait sa sentence, il considA�rait son rA?le terminA� et ne se souciait nullement de son application, car il A�tait considA�rA� comme jurisconsulte, non comme juge.

Une autre coutume fort en honneur chez les Arabes A�tait le droit du voisin et de la��hA?te de passage. La��honneur imposait A� tout homme da��assister son voisin, de le convier au repas qua��il offrait, de la��associer A� ses joies et A� ses peines, de ne rien entreprendre contre lui de ne le trahir en rien, de considA�rer ses filles et son A�pouse comme sacrA�es. Pour la mA?me raison, la��hA?te A�tait sacrA� et avait droit A� une hospitalitA� durant au moins trois jours ; un dicton prescrit A� cet A�gard : A�A� A� la��hA?te on doit servir ce qua��il y a de meilleur dans la tente, veiller avec lui jusqua��A� ce qua��il ait sommeil et lorsqua��il sa��en va on doit la��accompagner jusqua��A� ce qua��il se sente en sA�curitA� A�

Da��autres coutumes qua��il serait long da��exposer dans ces pages limitA�es dA�notent chez les Arabes paA?ens un idA�al moral impliquant A� cA?tA� de certaines mA�urs sauvages particuliA?res A� quelques tribus, comme la��enterrement des fillettes vivantes, des qualitA�s exceptionnelles : vaillance et loyautA� dans les combats, fidA�litA� A� la parole donnA�e, protection des faibles, respect de la vieillesse, mA�pris de la mort, une franchise qui ne sa��embarrassait pas de grossiA?retA�, un engouement marquA� pour la poA�sie, un profond sentiment de la��A�galitA�, une grande sensibilitA� et le culte de la beautA� fA�minine. Les plus hautes vertus de la race A�taient A� leurs yeux la��A�loquence (fasA?ha), la gA�nA�rositA� (karam) et la bravoure symbolisA�e par le sabre (sayf).

Pour toutes ces raisons, la��histoire des Arabes paA?ens, avant leur islamisation, sera la��histoire non pas da��un peuple, mais la��histoire de groupements tribaux caractA�risA�s par une morphologie sociale figA�e, une anarchie chronique, da��immuables coutumes millA�naires et un idA�al moral A�levA�.

b) Complexe religieux

La grande masse des Arabes, avant la��IslA?m, A�tait idolA?tre. Ils adoraient des divinitA�s da��importation babylonienne ou grecque et des divinitA�s locales : AllA?t, a��Uzza, Hubal, Quzah. Les unes A�taient adorA�es par tous les clans, les autres avaient un caractA?re strictement tribal. Un proverbe souvent citA� recommande :

A�A�Quand tu entres dans un village, jure par son dieuA�A�

Il y avait au temple de la Kaa��ba A� La Mekke plus de trois cents idoles que le ProphA?te fit briser le jour mA?me de la conquA?te de cette citA� en disant :

A�A�Voici la vA�ritA� (IslA?m) ! PA�risse la��erreur (idolA?trie) !A�A�A�

A la��instar des Grecs qui reconnaissaient une primautA� A� Zeus, les Arabes paA?ens plaA�aient au-dessus de leurs divinitA�s un dieu supA�rieur, Allah. Mais ils ne croyaient pas A� la vie future. A�A�La nature, disaient-ils, fait vivre et le temps fait pA�rirA�A�. Ils accablaient de mA�pris et de persiflage tous ceux qui parlaient de rA�surrection qua��ils qualifiaient de radoteurs rapportant des fables naA?ves (a��asA?tir-l-a��awwalin), fables des primitifs). Leur religion na��impliquait aucune liturgie particuliA?re et avait avant tout en caractA?re astral ou magique. Elle se ramenait A� un ensemble de rites et de pratiques : pA?lerinages, processions, pyrA�es, rogations, culte des bA�tyles, de certains arbres, de certains animaux, de certaines pierres et de certains astres comme la lune, Cyrius, Canope, la Grande Ours. Le bA�tail offert en oblation A� ces divinitA�s A�tait sacrifiA� et de son sang on aspergeait la��idole en la��honneur de laquelle il A�tait offert.

Les religions rA�vA�lA�es A�taient, plusieurs siA?cles avant la��IslA?m, assez rA�pandues dans les zones pA�riphA�riques de la��Arabie et A�galement dans certaines tribus et quelques citA�s de la��intA�rieur. Dans le YA�men, pays de grand commerce, le JudaA?sme A�tait, au dA�but du VIe siA?cle aprA?s JA�sus-Christ, la religion dominante. La��un de ses rois, ZA� NuwA?s, qui sa��y A�tait converti, persA�cutait les non-Juifs. Selon des tA�moignages concordants, notamment celui du Coran, il livra au bA�cher la totalitA� des habitants de NajrA?n qui A�taient chrA�tiens. Dans le HijA?z, la��opulente oasis de Khaybar A�tait entiA?rement juive. A Yathrib (ancien nom de MA�dine) les Juifs dA�tenaient le monopole de la bijouterie, de la��armurerie, de la poterie, de la ferronnerie, de la dinanderie et vivaient en clans homogA?nes, dans des quartiers fortifiA�s.

Le Christianisme A�tait pratiquA� surtout dans les deux A�tats tampons du nord, celui des Ghassanides vassaux de Byzance et celui des Lakhmides vassaux de la Perse. Sa pA�nA�tration au sud, dans le YA�men, fut facilitA�e par le puissant appui de la��Abyssinie. Un gA�nA�ral A�thiopien, Abraha, devenu aprA?s la conquA?te de ce pays, vice-roi7 A�difia partout des A�glises et une grande cathA�drale, la cA�lA?bre Qulaysa, A� Sanaa��A?a�� dont il avait fait sa capitale. Il voulut, en dA�truisant le temple de la Kaa��ba, amener peu A� peu les Arabes au Christianisme et faire de Sana��A?a�� un centre de pA?lerinage annuel A� la place de la Mekke. Mais il A�choua aux approches immA�diates de la vieille citA� et le HijA?z resta jusqua��A� la��avA?nement de la��IslA?m la patrie de la��idolA?trie arabe avec la Kaa��ba, indA�niable panthA�on religieux national vers lequel les tribus qua��elles fussent du nord, du centre ou du sud affluaient au mois de zu-l-hijja, chaque annA�e, avec leurs oblations pour la��accomplissement da��un pA?lerinage aux rites compliquA�s et aux processions pittoresques, da��hommes et de femmes complA?tement nus.